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PHILOSOPHIE, SOCIOLOGIE, POLITIQUE, HISTOIRE, EDUCATION, ENVIRONNEMENT, RECHERCHES EN SCIENCES HUMAINES

01 Nov

Jean-Marc Gancille, Carnage, septembre 2020

Publié par J. CORREIA  - Catégories :  #Ecologie, #anthropologie, #collapsologie

Jean-Marc Gancille, Carnage, septembre 2020

Après Ne Plus se mentir, pamphlet sur notre inertie face à la crise environnementale, Jean-Marc Gancille reprend la plume pour défendre la cause animale, celle qu'il défend sur le terrain quotidiennement. Nettement plus étoffé que son premier titre, Carnage présente toutefois une bibliographie encore trop peu fournie pour pouvoir prétendre peser dans le débat théorique. Mais, la conviction sincère et engagée de l'auteur, sa faculté à éviter les positions clivantes, ainsi que sa remarquable lucidité devraient toutefois faire de ce livre une référence incontournable pour la cause animale, et potentiellement permettre une remise en cause de nos pratiques, jusqu'à interroger notre propre humanité.

 

 

Les chiffres, effarants, nous tombent dessus aux premières pages. Selon une étude de la FAO portant sur la seule année 2012 : « le nombre d'animaux terrestres élevés et mis à mort dans le monde pour l'alimentation se montait à quelque 67 milliards : 62 milliards de poulets, 1,47 milliards de porcs, 648 millions de dindes, 545 millions de moutons, 444 million de chèvres, 300 million de vaches et veaux ». Des chiffres qui s'élèvent probablement à plus de 1 000 milliards pour les poissons.

 

Le Carnage prend ses marques. Difficile de regarder ailleurs.

 

Et pourtant ! Et pourtant le massacre continue. L'auteur déplorera « une inertie générale qui confine à la barbarie » (p123).

La question se pose : comment expliquer cette indifférence collective au sort d'êtres vivants vulnérables et sans défense ?

 

On sent dès les premières pages une œuvre inspirée par ce célèbre mot de Milan Kundera : « Le véritable test moral de l'humanité, ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c'est ici que s'est produite la faillite fondamentale de l'homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent » (L'insoutenable légèreté de l'être, 1987)

 

 

 

Une extinction ou une extermination délibérée ?

 

Parler d'extinction, c'est surtout pratique pour dissimuler au genre humain sa responsabilité.

« Nous n'assistons pas à un déclin de la biodiversité, à un effondrement du vivant, à une extinction des animaux, autant de termes qui suggèrent des causes diffuses et incertaines […] Non. La responsabilité de cette hécatombe nous incombe totalement, à nous les hommes, qui provoquons délibérément et méthodiquement l'extermination des animaux sauvages. Et nous leur substituons des vies domestiques asservies à nos besoins dispensables pour les abattre à la chaîne, à une échelle de cruauté jamais égalée dans le règne du vivant » (p102).

 

 

Le livre va d'abord questionner les relations hommes/animaux depuis l'aube de l'humanité. Un aperçu tracé à grandes lignes nous confirme la permanence de la main sanglante de l'homme dans l'histoire des animaux.

Au passage, sont évoquées les thèses controversées de Paul S. Martin qui mettent en question la responsabilité humaine dans la disparition soudaine de la mégafaune de l'époque glaciaire sur différents continents (overkill).

Suivent les premières exterminations pour sacrifices religieux, avec notamment les Mayas élevant des bêtes presque exclusivement à des fins religieuses. Également évoquée l'histoire de la domestication d'animaux que l'auteur compare à une forme d'esclavagisme (travail à vie, absence de droits, etc.).

 

 

On pourrait croire que les temps modernes tendent vers un rapprochement entre animaux et humains (animaux de compagnie, zoos, multiplication des parcs naturels, programmes de préservation des espèces...). En réalité, la modernité scelle un divorce sanglant. Carnage nous en dresse l'implacable panorama.

 

Elevage intensif

Depuis les années 70, on constate une multiplication des fermes-usines où sont enfermés des dizaines de milliers d'animaux. En France même, on compte plusieurs milliers de ces « fermes concentrationnaires ». 80% des animaux destinés à la consommation y naissent et y meurent sans avoir vu le jour.

Jean-Marc Gancille précise : « La métaphore entre cet univers concentrationnaire et les camps de la mort est parfois évoquée. L'historien américain Charles Patterson a même osé donner le titre Un éternel Treblinka à son livre sur la condition animal. L'enjeu n'est pas ici de banaliser ou d'offenser les humains qui ont été les victimes de la barbarie nazie, mais de pointer l'analogie des moyens employés pour ce qui relève du transport et de la logistique d'industrialisation de l'extermination ».

 

D'après les estimations, chaque année, ce sont 140 milliards d'êtres vivants qui sont conçus dans le seul but d'être abattus.

 

Surpêche

Pas mieux du côté des océans. De nombreux rapports alarmants font état de leur actuelle agonie. L'auteur précise toutefois un point. Le problème ne vient pas que de la pêche industrielle. La pêche artisanale a une part de responsabilité tout aussi importante dans le massacre. C'est la pêche artisanale qui a détruit la Méditerranée. Choisir un poisson pêché artisanalement n'a donc rien du geste militant qu'on veut bien nous présenter.

 

Disparition des insectes

Clin d'oeil à peine voilé au Silent Springs de Rachel Carson [lien externe], l'auteur évoque une « apocalypse silencieuse ». Leur disparition est aussi fulgurante qu'inquiétante. Certains chercheurs affirment comme probable « une disparition totale des insectes de la surface de la terre d'ici 100 ans ».

Jean-Marc Gancille pointe comme cause à cette apocalypse silencieuse « l'agriculture intensive, loin devant les polluants agrochimiques, les espèces envahissantes ou encore le changement climatique ».

 

Hypocrisie des chasseurs

Les chasseurs, toujours prompts à se présenter comme les premiers écologistes de France sous prétexte de 'réguler' les populations d'animaux sauvages, planifient méticuleusement chaque année un carnage sans nom. Ce 'loisir' tue annuellement 45 millions d'animaux. En un week-end, c'est 300 000 oiseaux tués. Il est évident que seule une minorité de tirs trouve une éventuelle justification dans la nécessité de régulation.

Et là où l'hypocrisie tombe, c'est lorsque l'auteur nous apprend qu'en réalité « 20 à 30 millions de bêtes sont produites chaque année pour assouvir le loisir morbide des chasseurs » (p75). Il n'est en effet guère besoin d'aller beaucoup plus loin pour saisir l'inanité fondamentale de cette pratique.

 

Imposture des zoos

Les zoos et aquariums se prévalent souvent d'une mission éducative. L'échec est patent. Les valeurs véhiculées sont même aux antipodes de ce qu'il faudrait : on y voit des animaux soumis, infériorisés, dépendants, dans un habitat qui ne correspond en rien à leurs besoins.

Les animaux y sont condamnés à l'emprisonnement à vie sans être coupables. Sans parler de la maltraitance, toujours cachée, les effets délétères de la captivité sur les animaux sont nombreux. La captivité rend fou (les animaux qui tournent en rond) et on va jusqu'à leur donner des antidépresseurs pour qu'ils aient l'air heureux !

 

Animaux 'sauvages'

Alors que nos si savantes élites gouvernantes se plaisent à parler d'ensauvagement (ils parlent d'êtres humains, eux...), Jean-Marc Gancille, lui, nous parle de « bétaillisation du sauvage ».

Il est édifiant de lire que certains animaux sauvages sont plus nombreux en captivité qu'en liberté. « Les tigres sont aujourd'hui plus nombreux en captivité aux États-Unis qu'à l'état sauvage dans le monde entier » (p63). On compte ainsi entre 5000 et 10000 tigres détenus par des particuliers ou dans des petits zoos contre seulement 4000 dans le milieu naturel.

Cette folie n'est pas qu'un caprice d'occidental repu. Au Pakistan les lions sont massivement encagés. Dans les pays du Golfe, les guépards sont devenus un signe extérieur de richesse.

 

La plupart du temps, on parque des animaux sauvages dans des conditions effroyables pour les riches adeptes du safari, l'industrie du luxe, la recherche médicale, etc.

Même en milieu naturel, la chasse aux animaux sauvages à des fins récréatives fait des ravages. Parfaitement légale dans 28 pays africains en 2018.

 

Trafic

L'opinion public s'émeut, on multiplie les lois, mais le trafic d'animaux sauvages ne fait qu'augmenter. Le tristement célèbre trafic de corne de rhinocéros n'a pas baissé. Au contraire il est aujourd'hui 30 fois plus important qu'en 2000.

 

Déforestations massives

Les déforestations massives, pour des besoins alimentaires (ou autres), contribuent à détruire l'habitat des animaux sauvages, donc à menacer leur survie.

 

Le développement humain comme cause d'extermination du monde sauvage

« Là où l'homme s'installe, la biodiversité recule » (p100). Depuis 500 ans, 750 espèces animales ont disparu, 2700 sont en voie d'extinction et 12500 sont menacées.

Gancille évoque l'explosion démographique qui fait nécessairement pression sur les rares milieux préservés.

« Les espaces sauvages ne représentent plus que 23 % de la surface terrestre (hors Antarctique), c'était 85 %, il y a un siècle. En cause : l'étalement urbain, la déforestation, l'exploitation agricole et les premiers effets du réchauffement climatique ».(p184)

 

Jean-Marc Gancille, Carnage, septembre 2020

 

Un massacre dispensable et préjudiciable

 

Cet état de fait est il inéluctable ? Faut bien se nourrir, prétextera-t-on... Serait-on ici aussi confronté à un TINA1 alimentaire ?

 

C'est ici le premier grand moment de l'argumentation du livre :

 

Le carnage n'apporte rien de bon à l'humanité. Il contribue tout au contraire à aggraver la menace environnementale qui pèse sur elle. C'est un véritable renversement de perspective, remettant radicalement en cause notre culture anthropocentrée. Mais Gancille en fait une éclatante démonstration, difficile à prendre en défaut.

 

Le carnage a effectivement pour but principal l'alimentation humaine. Il est pourtant scientifiquement établi que les protéines animales ne sont pas absolument nécessaires pour une alimentation saine. Bien au contraire, les risques de maladies sont multipliés par rapport à une nourriture végétale.

Mais, l'argument fort n'est pas là. Il est dans le fait que l'élevage monopolise des espaces considérables : « L'élevage mobilise 80 % des surfaces agricoles en France et 70 % au niveau mondial, à travers les pâturages et les cultures destinées à l'alimentation animale (alors qu'il ne produit que 18 % des calories alimentaires et 37 % des protéines consommées dans le monde) »2 (p115).

Ainsi Gancille peut opposer aux néo-malthusiens un mot de Levi Strauss : « Si l'humanité devenait intégralement végétarienne, les surfaces aujourd'hui cultivées pourraient nourrir une population doublée » 3.

 

Il en va donc de la survie de l'humanité (du moins de sa survie dans des conditions dignes) de réorienter son alimentation :

« Orienter l'agriculture vers la production végétale apporterait de nombreux bénéfices : une meilleure santé publique, une réduction de très nette des impacts écologiques de l'alimentation, la possibilité de récupérer des terres pour créer des puits de carbone et, bien sûr, une réduction drastique de la souffrance des bêtes. Pour toutes ces raisons, tuer des animaux pour le plaisir égoïste et dispensable de les manger devrait être interdit. Ceux qui considéreraient cette position comme scandaleusement liberticide devraient comprendre qu'aucune liberté ne peut découler d'une posture de domination. Mais ils devraient aussi se forcer d'imaginer combien le laisser-faire nous conduit à un monde invivable plus certainement liberticide que celui résultant du choix en conscience d'enrayer cette machine infernale d'extermination du vivant » (p164).

Ainsi : « Décider de manger de la viande malgré tout est donc un choix individuel, celui de l'indifférence à la souffrance animale, celui de participer à un système qui produit, exploite et met à mort à la chaîne des êtres dotés de sensibilité, avec des conséquences majeures sur la dégradation de l'environnement. Ce choix n'est pas moralement défendable » (p124).

J'ajouterais, compte tenu des précisions de Gancille, que si ce choix n'est pas moralement défendable, il n'est pas non plus économiquement défendable, ni écologiquement viable.

 

 

Les freins au changement

 

Malgré les rapports scientifiques, les vidéos insoutenables dans les abattoirs, le système se perpétue et des milliers de milliards d'êtres vivants sensibles sont tués chaque année, au grand désespoir des militants de la cause animale 4. Pourquoi ?

 

Le premier frein est sans nul doute tout le travail d'invisibilisation effectué par tous les acteurs du carnage. L'auteur rappelle ce mot de Paul McCartney : « si les abattoirs avaient des vitres, on serait tous végétariens ».

 

Et il y a incontestablement un « acharnement des intérêts privés à inlassablement construire des représentations positives associées à leur business et à soigneusement occulter au public les coulisses de l'exploitation animale » (p128). Des sommes colossales sont investies dans la publicité afin de formater les esprits.

 

On peut aussi voir une collusion entre les acteurs privés du carnage et les institutions, un faisceau d'intérêt solidement enchevêtrés et se confortant continuellement pour se maintenir en place.

 

A ce sujet, Jean-Marc Gancille étrille la politique du gouvernement Macron : « les avancées législatives sur la question animale sont timides et symboliques, quand elles ne sont tout simplement pas en régression. L'examen en 2018 du texte issu des états généraux de l'alimentation a vu rejeter l'ensemble des amendements favorables aux animaux, notamment ceux qui traduisaient des engagements de campagne du Président de la République (mise en place du contrôle vidéo dans les abattoirs, fin des élevages de poules en cage) et ceux relatifs aux pires pratiques d'élevage et d'abattage (fin du broyage des poussins mâles, interdiction de la castration à vif) » (p128).

Et que dire des cadeaux incessants aux chasseurs ? Et que dire de ce renoncement à la lutte contre les néonicotinoïdes ?

Mais le plus alarmant est la criminalisation de la cause antispéciste (cellule Demeter de la gendarmerie) et plus largement de toutes les causes écologistes, alternatives (Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de Vanessa Codaccioni, Répression qui dénonce une tendance à assimiler toute forme d'activisme à du terrorisme).

 

 

Le paradigme de l'animalité humaine

 

On pourrait appeler ce qui précède les causes extérieures de notre inertie. Mais, aux yeux de Jean-Marc Gancille, il y a une deuxième cause, plus intime.

 

C'est ici le second grand mouvement de l'argumentation :

Peut-être l'indifférence générale au massacre des animaux est-elle dû à cette prétention de l'humanité d'être le centre du monde, à cette vieille antienne d'anthropocentrisme ?

 

« la tentative d'attribuer à l'homme des caractéristiques valorisantes dont il aurait le bénéfice exclusif justifie depuis toujours l'exploitation d'animaux naturellement dépourvus de raison, d'intelligence, de culture, de liberté, de langage. La négation de la sensibilité, de la souffrance, de l'intériorité animales autorise toutes les maltraitances et rend la mise à mort des bêtes socialement acceptable » (p117).

 

L'auteur prend à témoin la philosophe Corinne Pelluchon : « La question animale nous force à ouvrir les yeux sur ce que nous sommes devenus. Elle est l'un des chapitres essentiels de la critique d'un modèle de développement déshumanisant, fondé sur l'exploitation sans limite des autres vivants. Il est contre-productif au niveau écologique et social, et il pousse les êtres à s'insensibiliser pour pouvoir le supporter » 5.

 

Nous rapprocher des animaux pour nous permettre de mieux les respecter, c'est l'idée. Pour cela on va mettre en avant ce qu'on appelle la sentience 6 animale. Comme les êtres humains, les animaux sont des êtres sensibles. Aussi joue-t-on souvent sur le plan moral en mettant en avant la maltraitance des animaux.

 

Sans nier que l'anthropocentrisme soit un réel problème dans notre approche du monde animal, il faut toutefois relever que les propos sont ici en droite ligne avec la plupart des éthiques animales qui tentent de substituer à l'anthropocentrisme un zoocentrisme. Pour cette raison, il prête le flanc aux critiques d'Etienne Bimbenet que je relevais dans son essai Le Complexe des trois singes.

 

On peut ainsi craindre que l'animalité de l'homme ne devienne un énoncé presque indiscutable, comme un fétiche, au détriment d'une analyse rationnelle. Non pas que l'animalité humaine soit fausse en soi. Elle est simplement incomplète. Depuis Darwin, nous avons renoncé à une définition surnaturelle de l'être humain. Doit-on pour autant croire que l'animalité épuise le sens de notre humanité ? Il y a une forme d'irréductibilité du phénomène humain que le zoocentrisme ne prend pas en compte.

 

Etienne Bimbenet constate à juste titre que ces éthiques ont tendance à se fonder sur les données de la biologie, primatologie, éthologie, etc. en tournant ostensiblement le dos aux sciences humaines.

Et on peut dire que Carnage ne déroge pas à la règle : « une autre étude de 2018 confirme que les animaux communiquent entre eux de manière similaire aux humains. La prise de parole à tour de rôle était auparavant considérée comme un élément distinguant le langage humain de la façon dont les animaux se parlent, mais ce travail de recherche a révélé que la caractéristique existe dans tout le règne animal » (p120).

Or, si Gancille s'appuie ici sur un article d'une revue britannique, on remarque rapidement que ce qui est ici proposé comme distinction entre langage humain et communication animale n'est que peu représentatif, se cantonne à un énoncé éthologique, et ne correspond pas réellement aux acquis des sciences humaines. Ainsi le chercheur en sciences cognitives Peter Gärdenfors suggérait dans son excellent Comment Homo est devenu Sapiens que ce qui démarque le langage d'une simple communication relève du symbolisme, c'est-à-dire de la possibilité de se référer à quelque chose hors du contexte dans lequel le locuteur est inscrit. Lorsqu'un primate communique avec un autre, cela peut être par exemple pour demander de l'aide pour attraper un fruit. Mais cela n'est jamais pour échanger sur un souvenir ou un rêve lointain. Dans toute communication animale, il y a toujours un intérêt immédiat ou imminent.

 

Un autre point sur lequel Jean-Marc Gancille insiste aussi, s'appuyant sur des œuvres comme celle du primatologue Frans de Waal, est d'affirmer une conscience animale. Il écrit par exemple : « Les progrès de l'éthologie cognitive permettent désormais de parler de conscience, de culture, de relations sociales » (p119). Il s'agit là encore de convaincre qu'il n'y a nulle différence entre l'humain et l'animal. Ce qui constitue le plus souvent une extrapolation comme le montre par exemple Gärdenfors.

 

Un texte majeur, évoqué par les tenants du zoocentrisme ainsi que Jean-Marc Gancille – la Déclaration de Cambridge de 2012 (collectif pluridisciplinaire d'éminents chercheurs en neurosciences) – utilise des termes comme : perception consciente, comportements émotifs, niveaux de conscience quasi-humains, capacité de se livrer à des comportements intentionnels.

Or, il est patent qu'en aucun cas n'est évoquée une conscience réflexive.

Les éthiques animales mettent en avant les points communs, mais éludent les différences. Comme le note le philosophe Bimbennet, cette manière de procéder présente le risque de nous replonger dans une sorte de métaphysique inversée où l'on nie la spécificité humaine. A terme d'aboutir à une forme de misanthropie, dont est toutefois totalement exempt – on ne saurait trop le souligner – le texte de Gancille.

 

On peut malgré tout accorder à l'auteur la nécessité de prendre ses distances par rapport à un anthropocentrisme totalement désuet, et inadapté à toute envie de prendre en considération la vie animale. Il s'agit maintenant de voir comment y travailler. Et c'est là que l'essai de Gancille retrouve cette grande lucidité qui faisait la marque de Ne plus se mentir.

 

 

La complémentarité des tactiques

 

Impossible de se contenter de la stratégie des petits pas. L'urgence de la situation ne le permet pas. C'est d'abord au niveau juridique que l'auteur veut porter le débat. En France, depuis 2015, le Code Civil reconnaît l'animal comme « un être vivant et de sensibilité » (article 515-14 lien externe).

Pourtant, dans les faits, nous en sommes loin.

L'auteur suggère une comparaison : « tous les êtres humains sont en effet égaux devant la loi [...] en tout cas dans la plupart des démocraties occidentales » (p147). Et de déplorer que la loi « vaut pour les membres de l'espèce Homo sapiens sans exception, mais pour aucun autre animal ».

On pourrait rétorquer, compte tenu des dernières péripéties de la Justice en France que les puissants (Balkany dansant en sortant de prison 'pour des raisons de santé' ; Benalla jamais interpellé, Cahuzac séjournant en Corse ) ne sont pas réellement soumis aux mêmes conditions qu'un SDF volant un sandwich ou un manifestant répondant à un assaut des forces de l'ordre par un jet de projectile.

 

Comme je le relevais à la lecture de Ne plus se mentir, il y a chez l'auteur une forme d'occultation, ou plutôt d'absence de réflexion sur la question sociale. Dire que tous les humains sont égaux sans exception, c'est à tout le moins oublier les inégalités, voire la persistance de l'esclavagisme dans certaines régions du monde.

D'ailleurs, si on y réfléchit bien, les propos de Corinne Pelluchon cités plus haut pourraient très bien s'appliquer quasiment mot pour mot à l'exploitation de l'homme par l'homme, mais là encore, silence sur cette question.

 

Ce serait cependant mal connaître Jean-Marc Gancille, qui ne saurait attendre que le monde de la Justice daigne prendre le problème à bras-le-corps.

« Le droit ne saurait en effet suffire [...] On ne réglera pas l'Holocauste animal par une énième loi, non appliquée, sur le bien-être dans les abattoirs. » (p147).

Il faut à tout le moins des mesures plus fortes et plus radicales que celles tentant de simplement ménager la peine des animaux (Welfarisme 7) ! « Les petits arrangements avec notre conscience ne sont plus tenables » (p118). L'heure n'est plus aux demi-mesures.

 

Il s'agit de tendre vers des relations moins injustes avec les animaux, leur permettre de vivre une existence pleine et entière libérée de l'assujettissement et renoncer à les mettre à mort.

 

Cela nécessite une rupture radicale dans notre conception du monde : considérer que les animaux sont également des sujets de droits. Jean-Marc Gancille évoque le projet porté par Sue Donaldson et Will Kymlicka dans leur ouvrage Zoopolis. Comme Bimbennet évoquait le Great Ape Project (1993).

 

En situant la question animale sur un plan politique, plutôt que moral, ils ouvrent des perspectives radicalement nouvelles.

 

Sur ce combat politique, on retrouve la position de Gancille en faveur d'une diversité de tactiques complémentaires qui faisait déjà la valeur de son premier essai :

« Cette controverse entre révolution et réforme, activisme et dialogue, violence et non-violence pour faire avancer ses idées est vieille comme le monde. Pour autant, de tout temps, mettre fin à l'oppression et faire avancer le progrès moral a toujours nécessité une force extérieure violente, en complément d'autres stratégies plus conciliantes » (p188).

Il faut savoir apprécier à sa juste valeur cette position au-delà des clivages, tentant non pas de concilier, mais de mettre en avant les deux tactiques, sans jamais en dénigrer une au profit de l'autre.

 
Jean-Marc Gancille, Carnage, septembre 2020

Le livre se termine ainsi sur quelques mesures qui peuvent être envisagées à titre individuel ou politique, faire l'objet d'actions directes ou de projets législatifs plus globaux :

  • Ne plus manger ni viande ni poisson
  • Abolir l'élevage et la pêche
  • Développer l'agriculture végane
  • Interdire la chasse
  • Fermer les zoos et les aquariums
  • Réconcilier écologie et animalisme
  • Limiter les interactions avec les animaux sauvages
  • Réensauvager le monde

 

 

Bilan

Ce deuxième essai de Jean-Marc Gancille invite à la remise en cause de notre quotidien. Loin de jouer la carte de la sensibilité, il fait constamment appel à notre raison. Dans un monde en proie à une crise environnementale de plus en plus aiguë, il ne s'agit pas simplement de changer de régime alimentaire, de devenir 'végan'. Il s'agit de rompre avec notre inertie face à un carnage aux proportions inouïes qui scelle notre propre déshumanisation.

Et Jean-Marc Gancille peut conclure avec raison :

« la cause animale n'est pas un délire d'extrémistes mais précisément l'inverse elle est la cause de l'humanité, la clé d'une reconstruction éthique, écologique, sociale et politique potentiellement susceptibles de nous sauver de nous-mêmes » (p194)

 

A la question que l'auteur posait en introduction : « Et si éradiquer la violence envers les animaux était finalement notre dernière chance de survie ? » (p23), on peut désormais répondre que, même si elle n'est sans doute pas la seule, elle est assurément l'une des conditions sine qua non de la survie de l'humanité dans des conditions dignes de ce nom. Agir en ce sens est fondamentalement urgent.

 

 

1 There Is No Alternative, slogan attribué à la Dame de Fer pour déconsidérer toute contestation vis-à-vis de l'ordre capitaliste établi.

2Source : FAO, 2019

3Claude Lévi-Strauss, La leçon de sagesse des vaches folles, in revue Etudes rurales, 2001

4Malgré un débat public intense sur la question, le niveau de consommation global de viande reste inchangé depuis 11 ans.

5Corinne Pelluchon, Entretien avec Nicolas Truong, La question animale nous force à ouvrir les yeux sur ce que nous sommes devenus, in Le Monde, 23 juillet 2018

6Il y a là des éléments de langage propre au courant de pensée animaliste : sentience est un mot compliqué pour évoquer la capacité à ressentir. Comme animaux humains et animaux non humains sont des termes sophistiqués pour distinguer ce qui est déjà distingué par animaux et humains. Etienne Bimbennet estime que ce sont là des « codes prononcés comme des mots de passe par ceux qui en ont reconnu l'urgence et l'autorité ».

7Welfarisme, de bien-être en anglais : courant réformiste qui vise à améliorer les conditions d'élevage des animaux pour limiter leur souffrance, auquel est opposé l'abolitionnisme.

 

 

 

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