Notes de lecture - Ivan Ilich, La convivialité, 1973
Penseur américain d'origine autrichienne, précurseur de l’écologie politique et grand critique de la société productiviste, Ivan Illich reste largement méconnu malgré une œuvre originale et particulièrement marquante. Fondateur du CIDOC au Mexique, il aura une influence particulière en Amérique latine. Sociologue, philosophe, sa préoccupation centrale gravite autour de l’homme et son autonomie. L'autonomie n'est pas ici conçue comme celle abstraite de l'individu qui aurait des droits (et aucun devoirs), mais dans une perspective sociale : comment la société moderne met à mal la faculté des citoyens à répondre par eux-même (individuellement ou collectivement) aux problèmes qu'ils rencontrent.
Auteur de plusieurs redoutables pamphlets, il montre que, passé un certain seuil, les institutions deviennent contre-productives, elles se retournent contre les objectifs qu'on leur avait au départ assigné. Il traitera de l'éducation dans Une société sans école (1971), des transports dans Energie et Equité (1973) et de la Santé dans Némésis médicale (1975).
La convivialité, essai publié en 1973, se veut plus générale. L'auteur y développe une réflexion sur la possibilité de ce qu'il nomme une société conviviale, c'est-à-dire une société qui saurait rester en deçà des seuils définis. Le fondateur du CIDOC constatait déjà les ravages de la société industrielle, non seulement pour la planète mais également pour l'humanité elle-même. A la même époque, le Rapport Meadows évoquait déjà le risque d'effondrement lié au mode de production capitaliste.
Illich espérait quant à lui qu'une bonne partie de l'humanité pourrait être préservée de ce mode de production. Il comptait à l'époque deux tiers de l'humanité non encore soumis à la société industrielle.
Les seuils de mutation
La question des seuils est illustrée par le développement de la santé au XXème siècle. C'est la seule illustration historique, que constitue le premier chapitre, soit une dizaine de pages1.
La plupart des grandes institutions, dans leur développement, passent par deux seuils. Pour la médecine, Ivan Illich situe le franchissement du premier seuil en 1913. A cette date, nous dit Illich, la médecine n'est plus seulement une connaissance des maladies et des remèdes. Elle devient « une marchandise dans une économie de croissance ». C'est-à-dire que désormais, la médecine est devenue un produit de consommation comme un autre, une simple prestation de service. Quand on tombe malade, au lieu de chercher soi-même à comprendre ce qu'il se passe et prendre des remèdes adaptés, on s'estime ignorant et on « consulte » un expert.
On a souvent chanté les louanges des progrès de la médecine qui auraient prolongé la durée de vie moyenne de l'homme. Mais Illich conteste cela : la généralisation de règles élémentaires d'hygiène, l'assainissement des villes, y ont sans doute beaucoup plus contribué.
Illich va même plus loin : il estime que le réel bénéficiaire des avancées de la médecine n'est pas l'homme mais l'industrialisation. Car la médecine rend les gens capables de travailler plus régulièrement et plus longtemps dans les conditions déshumanisantes propres à la production moderne, à un rythme totalement artificiel et non plus biologique comme ce fut le cas durant des millénaires pour la paysannerie. La multiplication de cadences infernales, l'excédent de tension nerveuse et l'empoisonnement du milieu détruisent l'ancien équilibre de la vie humaine. Et la médecine se transforme en une sorte de bureaucratie spécialisée : on nous prescrit quelques médicaments et nous sommes invités à retourner au plus vite au travail. Parallèlement, l'usage immodéré de drogues chimiques se répand au sein du grand public.
Second seuil : L'après 2ème Guerre Mondiale. Les progrès de la médecine sont allés tellement loin qu'elle en devient dangereuse. Il ne s'agit pas seulement de dénoncer les effets secondaires des médicaments. On affirme que la médecine a produit de nouveaux types de maladie. « Le mal produit est bien pire que le mal guéri, car on engendre de nouveau types de maladie dont ni la technique, ni l'immunité naturelle, ni la culture traditionnelle ne peuvent venir à bout […] la médecine fabrique une race d'individus vitalement dépendante d'un milieu toujours plus coûteux, toujours plus artificiel... »
Tout cela coûte excessivement cher et on a pas encore fini d'en mesurer l'étendue des dégâts.
En résumé :
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1er seuil : le développement des connaissances techniques entraîne une spécialisation (bureaucratisation).
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2eme seuil : la science, fortement spécialisée, s'écarte du cadre naturel et en devient dangereuse.
Dans un chapitre suivant Illich le présente ainsi :
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1er seuil : on répond scientifiquement à un problème
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2eme seuil : exploitation de l'ensemble du corps social au profit d'une élite spécialisée.2
Le philosophe illustre ses propos par un autre exemple, celui des transports.
Premier seuil : Application des sciences au problème du transport (vapeur, train, etc.) voyages de plus en plus confortables, sûrs et rapides.
Deuxième seuil : développement contre-productif : toute la société est soumise au règne de la voiture. On ne peut plus se rendre nulle part sans voiture, on passe des heures coincés dans la circulation... A terme, les véhicules créent plus de distance qu'ils n'en suppriment. Dans Énergie et Équité, publié la même année, le sociologue montre que, si on cumule les heures passées derrière le volant, dans les embouteillages, les heures passées au travail pour pouvoir se payer une automobile et tous les frais annexes, et le fait qu'avec un véhicule on n'habite plus nécessairement proche du lieu de travail, la vitesse réelle d'un automobiliste atteint seulement les 6km/h, soit la vitesse d'un bon marcheur !
Critique de la société industrielle
La critique de la société industrielle par Ivan Illich pointe particulièrement le problème de l'aliénation. Aux yeux du philosophe, la société moderne coupe l'homme de la nature, le prive de travail créatif, mutile sa curiosité, le déracine, le ligote et, à terme, il dépérit. La société industrielle « mutile de façon intolérable l'autonomie de la personne .»
Ivan Illich initie une réflexion socio-philosophique sur ce qu'est une société de citoyens habitués à consommer des produits tout prêts. Non seulement tous nos besoins doivent être satisfaits via le commerce, mais également les services comme les soins, les transports, l'éducation, etc., sont conçus comme devant être le résultat d'une action professionnelle. Les gens sont certes mieux éduqués, mieux soignés, mieux transportés, mieux logés, mais à condition de se soumettre docilement à l'autorité d'une caste d'experts. Il y a nécessairement une perte d'autonomie pour le citoyen.
En ce qui concerne les biens de consommation, c'est une évidence, la société de marché invite le citoyen à consommer, voire à surconsommer. Pour inciter à la consommation, les producteurs misent sur ce que l'on appelle l'obsolescence programmée. Favoriser les produits à durée de vie limitée pour contraindre à racheter rapidement. L'analyse d'Ivan Illich démasque en sus une idéologie du progrès qui, couplée avec l'obsolescence, provoque une forme de pauvreté.
Le philosophe dénonce ainsi : « l'innovation périodique nourrit la croyance qui l'a engendrée, l'illusion que ce qui est nouveau est mieux. Cette croyance est devenue partie intégrante de la mentalité moderne .»
Résultat : « si ce qui est nouveau est mieux, ce qui est vieux n'est pas si bon ; le lot de l'humanité, dans son écrasante majorité, est alors bien mauvais .»
De cette manière le nouveau modèle produit une nouvelle pauvreté. La nécessité artificielle et l'usure planifiée se conjuguent pour produire en permanence un manque dont souffrent ceux qui n'ont pas les moyens suivre le rythme infernal des évolutions.
C'est ici une position commune avec le philosophe iranien Majid Rahnema3 que de dire que la société de marché produit les richesses mais aussi, et surtout, les raretés.
Cette critique du consumérisme ne se limite pas à la seule société de marché occidentale.
Loin de faire l'apologie de la société soviétique de l'époque, l'auteur fait remarquer qu'on a le même problème dans une économie socialiste planifiée : là où le capitaliste recourt à l'étude de marché, l'économie planifiée recourt à une pseudo-science pour montrer que le nouveau produit constitue un progrès. C'est d'ailleurs un trait général de l'ouvrage : en plusieurs endroits, l'auteur relativise l'opposition Est/Ouest dans la mesure où ces deux économies sont productivistes. « Est / Ouest, même combat », pourrait être sa devise4.
Un déséquilibre du savoir et du pouvoir
La perte d'autonomie que constate le philosophe ne se limite pas au seul stade de la consommation. Ivan Illich va orienter sa réflexion sur ce qu'il nomme le déséquilibre du savoir et le déséquilibre du pouvoir.
De la même manière que la médecine, en franchissant certains seuils, est devenue plus nocive qu'utile, le développement du système éducatif est responsable d'une perte d'autonomie déplorable pour le citoyen.
Remarquons ici qu'il y a une ambiguïté dans le texte d'Illich : on parle de seuils de développement pour les institutions (1) comme le transport, la santé, l'éducation, etc., mais aussi, dans un cadre plus global, l'accroissement général de la productivité (2) semble être un seuil qui influence aussi ces institutions.
(1) Arrivé à un certain stade de développement, l'éducation crée plus de raretés qu'elle ne développe de capacités.
« L'homme des villes est de moins en moins à l'aise pour faire sa chose à lui. Faire la cuisine, la cour ou l'amour devient matière à enseignement. Dévié par et vers l'éducation, l'équilibre du savoir se dégrade. Les gens savent ce qu'on leur a appris, mais ils n'apprennent plus par eux-mêmes. Ils sentent qu'ils ont besoin d'être éduqués. Le savoir est dès lors un bien et, comme tout bien mis sur le marché, il est soumis à la rareté .»
(2) Et, parallèlement, la société étant arrivée à un certain stade de production (et donc de surconsommation forcée), l'éducation formate l'élève de telle sorte qu'il devienne un rouage docile de cette société, tant comme producteur de richesse que comme consommateur.
« on apprend que plus on y passe d'heure, plus on vaut sur le marché [...] on apprend à briguer sans indiscipline les faveurs du bureaucrate qui préside aux séances quotidiennes, à l'école le professeur, à l'usine le patron [...] on apprend enfin à accepter sans broncher sa place dans la société… »
Le problème de la construction de maison est une bonne illustration de cette perte d'autonomie due à un déséquilibre du savoir. Dans les bidonvilles, au lieu d'encourager l'aptitude des personnes à façonner leur environnement, à construire leur maison, on impose des structures modernes certifiées par un architecte. On refuse le permis de construire « aux gens qui ne peuvent fournir un plan signé par un architecte. Ainsi prive t-on les gens de leur aptitude naturelle à investir leur temps personnel dans la création de valeurs d'usage, et les oblige-t-on à un travail salarié »5.
Le développement de la technicité6 en matière de construction a donc dépossédé les gens de leur faculté de construire leur propre maison. Le gain de confort (pour une minorité qui en a les moyens) se traduit irrémédiablement par une perte de liberté7 (pour tous).
Le mythe de la science
L'auteur décrit comment la science, et le discours sur la science, dépossède les hommes de leur jugement autonome. En fond, une verte critique des experts : « en mettant sa foi dans l'expert, l'homme se dépouille de sa compétence juridique d'abord, politique ensuite. »
« Les individus qui ont désappris à reconnaître leurs propres besoins comme à réclamer leurs propres droits, deviennent les proies de la méga-machine qui définit à leur place leurs
manques et leurs revendications. La personne ne peut plus de soi contribuer au renouvellement continu de la vie sociale. L'homme en vient à se méfier de la parole, il s'accroche à un savoir supposé. Le vote remplace la palabre ; l'isoloir, la terrasse de café. Le citoyen s'assoit en face de l'écran et se tait. »
L'intérêt de ce passage est d'établir un lien clair entre le développement d'un discours savant, élitiste, expert, et le désengagement politique d'une grande majorité de citoyens dont paradoxalement s'émeuvent aujourd'hui les élites politiques qui n'ont que les mots expert et expertise à la bouche !
L'outil surefficient, comme l'appelle Illich, menace l'autonomie même de l'être humain en ce que celui-ci est dépossédé des moyens d'agir, écarté des centres de décisions politiques, et de plus en plus privé de toute possibilité d'exprimer sa créativité.
On observe une polarisation croissante au sein de la société : « Sous la poussée de la méga-machine en expansion, le pouvoir de décider du destin de tous se concentre entre les mains de quelques-uns. »
La société conviviale
Il est ici nécessaire de s'arrêter sur la notion de convivialité : « J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l'outil. »
Contrairement à ce qu'a fait Majid Rahnema à propos de la société vernaculaire, aucune recherche historique ne vient ici étayer la définition d'une société conviviale. Il manque assurément cette profondeur historique au texte du philosophe autrichien. Au lieu de cela, on définit abstraitement la société conviviale en lui attribuant les qualités inverses de la société industrielle. On peut émettre des réserves sur la fiabilité de cette méthode.
L'auteur se défend pourtant de « proposer une utopie normative » et souhaite seulement définir « des indicateurs qui clignotent chaque fois que l'outil manipule l'homme, afin de pouvoir proscrire les instruments et les institutions qui détruisent le mode de vie convivial .»
La question que l'on peut se poser est bien sûr : à destination de qui ? des politiques ? des chefs d'entreprises ? des experts ? des citoyens ?
Aussi bien, l'auteur reconnaît qu'il est peu probable que les dirigeants politiques et les dirigeants d'entreprises changent de comportement pour adopter l'idée de la convivialité :
« Ils détiennent le pouvoir et tiennent l'énergie, laissant au public l'illusion de conserver la propriété légale de l'outillage. Ce sont eux qu'il faut liquider. Mais il ne servirait à rien de les massacrer, surtout si c'est pour se borner à les remplacer. »
Ivan Illich éborgne au passage la vulgate soviétique : « une autre erreur consiste à croire que la frustration actuelle est due principalement à la propriété privée des moyens de production et que l'appropriation publique de ces moyens par l'intermédiaire d'un organisme central de planification protégerait les intérêts de la majorité et conduirait à une répartition équitable de l'abondance. La structure antihumaine de l'outil ne sera pas transformée par le remède proposé .»
La perspective que propose Illich est de « briser la machine qui les rend nécessaires ». Comptant sur l'effet subversif de nouvelles pratiques conviviales, il espère affirmer une « inversion de la logique de l'institution. » Contre la production industrielle, déshumanisée, prôner le retour à la convivialité.
Étonnamment, selon Illich, la « libération est obligatoirement instantanée ». « Le manque que la société industrielle entretient avec soin ne survit pas à la découverte que personnes et communautés peuvent elles-mêmes satisfaire leurs véritables besoins. »
S'il peut paraître quelque peu naïf de s'autoriser à penser que pratiquer la convivialité nous libérerait instantanément, voire libérerait la société de son obstination productiviste, on peut néanmoins concéder que le fait d'inverser la logique peut permettre de mieux cerner les problèmes.
Je citerai ici un exemple intéressant sur l'automobile :
« Aussi longtemps qu'on attaquera le trust Ford pour la seule raison qu'il enrichit Monsieur Ford, on entretiendra l'illusion que les usines Ford pourraient enrichir la collectivité. Aussi longtemps que la population supposera qu'elle peut tirer profit de l'automobile, elle ne tiendra pas grief à Ford de construire des voitures. Tant qu'elle partagera l'illusion qu'on peut augmenter la vitesse de déplacement de chacun, la société continuera à critiquer son propre système politique au lieu d'imaginer un autre système de transport .»
La nécessaire décroissance
Le combat de la convivialité se mène sur deux fronts : celui de l'autonomie mais aussi celui de la décroissance. « L'homme retrouvera la joie de la sobriété et de l'austérité en réapprenant à dépendre de l'autre... »8. Recouvrer l'autonomie passe par un retour à une forme de vie simple, sobre et frugale qui rejoint ce que le philosophe iranien Majid Rahnema exposait dans sa recherche d'une pauvreté volontaire.
La croissance industrielle menace l'humanité entière et son environnement. Toute lutte réellement écologique ne saurait faire l'économie de l'abandon du dogme de la surabondance.
« La crise écologique, par exemple, est traitée superficiellement lorsqu'on ne souligne pas que la mise en place de dispositif anti polluant n'aura d'effet que si elle s'accompagne d'une diminution de la production globale .»
L'impératif de décroissance ne relève pas d'un choix abstrait. Il est une conséquence de l'outil surefficient, d'une production qui dépasse les seuils.
Le monopole radical
Ici, Illich introduit la notion de Monopole radical. « Il y a monopole radical lorsque l'outil programmé évince le pouvoir-faire de l'individu. Cette domination de l'outil instaure une consommation obligatoire et dès lors restreint l'autonomie de la personne. »
A un moment donné « les besoins élémentaires ne peuvent plus être satisfaits hors commerce. » C'est ainsi que la société de marché crée les raretés.
« Noyer l'homme dans le bien-être, c'est l'enchaîner au monopole radical » affirme Ivan Illich. Tout commence au moment où le citoyen renonce à répondre lui-même à ses besoins et préfère l'objet standardisé.
Illich dénonce une cause de l'asservissement des citoyens.
Cela n'a évidemment plus rien à voir avec le monopole d'une marque. On parle ici de monopole sur une façon de consommer. Le sociologue prend l'exemple de la voiture :
« Les transports peuvent prendre le monopole de la circulation. Les voitures peuvent façonner une ville, éliminant pratiquement les déplacements à pied ou à bicyclette, comme à Los Angeles [...] Que l'automobile restreigne le droit à la marche, et non pas qu'il y ait plus de gens à conduire des Chevrolet que des Peugeot, voilà le monopole radical .» Le court texte d'André Gorz, L'idéologie sociale de la bagnole (1973), qui s'inspire explicitement des travaux d'Ivan Illich, permet de toucher du doigt la puissance de ce monopole radical du transport, notamment ses conséquences désastreuses sur ce qu'on appelle l'aménagement du territoire.
Derrière ce monopole radical, on devine une volonté des décideurs à conserver ce pouvoir, à ne pas remettre en cause ce déséquilibre du savoir et du pouvoir.
Le cas de la médecine est sur ce point assez édifiant. Depuis qu'elle a atteint le second seuil de son développement, fixé à 1955 par Illich, l'institution médicale se retourne contre ses buts premiers, à savoir la santé. Ses défaillances, de plus en plus nombreuses, sont compensées par la lutte des experts-bureaucrates pour conserver leur monopole. Depuis les années 60, la médecine met en avant ses prouesses techniques, pour masquer ses défauts. On pense aujourd'hui à cette mise en scène, à grand renfort de reportages médiatiques, d'une opération à distance où l'on s'extasie de voir qu'un chirurgien peut opérer un patient à plusieurs milliers de km de distance. Ces exploits restent cependant le privilège de quelques individus fortunés. Le scandale du Médiator ou du Levothyrox touche une fraction beaucoup plus importante de la population. La parade des exploits médicaux ne vise qu'à masquer une sombre réalité. Cette mise en scène spectaculaire n'est qu'une façon, pour le monopole radical, de chercher à perdurer.
Les médias de masse sont un exemple marquant de monopole radical qui nuit de plus en plus au but qui lui était assigné, à savoir fournir des informations fiables. Combien de Fake news relayées par les médias dominants, particulièrement en période de crise sociale et politique, comme lors de la Loi Travail ou le mouvement actuel des gilets jaunes ? Trop d'information tue l'information, dit-on.
L'école peut également devenir un monopole radical. Cela fait longtemps que le second seuil est atteint ; l'école devient nocive. C'est très frappant aujourd'hui avec l'école version Blanquer. Il ne s'agit plus d'apprendre à réfléchir par soi-même, encore moins de s'émanciper, mais seulement d'apprendre à se soumettre aux règles d'un métier. Et comme le dit Illich, l’éducation est une usine à formater des citoyens soumis à la caste des experts. On apprend à désapprendre, on apprend à se ranger systématiquement à l'avis d'une autorité établie.
Ce dernier cas est riche en enseignement. On est tenté, en ce qui concerne le transport, de désigner les trusts capitalistes (Total, Vinci, géants de l'automobile, etc.) comme décideurs en dernière analyse. Si on fait facilement le lien entre le monopole radical des transports et différents trusts capitalistes, ce lien ne fonctionne plus lorsqu'il concerne les structures publiques comme l’Éducation et la Santé.
La critique marxiste classique explique mal en l'occurrence pourquoi la société bourgeoise a créé des hôpitaux, des écoles, des services de transport, dans le sens où elle est réputée n'offrir au prolétaire que le strict minimum pour sa survie et sa reproduction… Tout au moins ne l'explique-t-elle que par la lutte des classes. Ce serait uniquement sous la pression de mouvements sociaux que la bourgeoisie aurait concédé des services publics. Les congés payés et le salaire minimum sont généralement reconnus comme le fruit des luttes sociales. On pourrait ajouter l’Éducation, devenue obligatoire et gratuite peu après la Commune de Paris de 1871, et la Sécurité Sociale, née après la deuxième guerre mondiale, sous l'égide du Conseil National de la Résistance. Ce dans le sens où, après une peur panique de la bourgeoisie de voir son pouvoir vaciller, celle-ci concède des avantages aux travailleurs.
Mais là où les marxistes voient une conquête des travailleurs, Illich y voit le développement de la domination d'une caste.
Pour Ivan Illich, plus l'État investit dans ses services publics, plus il asseoit sa domination sur la population. Plus l'État investit dans l’Éducation, plus sa domination est établie.
On est donc en totale opposition avec la conception syndicale traditionnelle. Alors que les syndicats estiment que le problème actuel des services publics est d'être soumis à des restrictions budgétaires et d'obéir à des logiques de rentabilité, le convivialisme, lui, ne demande pas plus de moyens mais un véritable démantèlement...
Si l'on voulait bien suivre ce raisonnement, il faudrait donc s'abstenir de suivre, voire critiquer les syndicats, CGT en tête, chaque fois qu'ils proposent un mouvement pour « défendre le service public ». Une partie des revendications du mouvement actuel des gilets jaunes pourrait être soumis à cette même critique, bien que certaines velléités de réappropriation du politique (critique du régime représentatif, R.I.C., etc.) ne devrait pas être pour déplaire au philosophe.
De la même manière se fourvoient, selon l'auteur, différentes luttes pour l'égalité. En effet, ces luttes pour plus d'égalité se résument le plus souvent à demander le droit d'accéder à la mangeoire… On ne veut en fin de compte que changer l'équipe de direction. Illich semble estimer que c'est le cas pour les minorités (femmes, noirs, homosexuels, etc.). Celles-ci ne cherchent qu'à pouvoir mieux intégrer les centres de décisions. On ne fait que reproduire une hiérarchie. Pire, ces luttes légitimisent les institutions tout autant qu'elles en exacerbent les contradictions. Ce n'est pas la même chose que de demander une égale répartition du pouvoir entre tous !
S'ensuit un passage quelque peu obscur où Illich évoque les lutte féministes.
Selon l'auteur, le problème des femmes est que, dans nos sociétés industrielles, le travail domestique n'est pas reconnu.
L'auteur semble penser que si les femmes arrivaient à faire prendre conscience qu'un seul mode de production ne suffit pas, les choses pourraient changer : « Il est urgent de prendre conscience de la pluralité des modes de production [...] une telle prise de conscience nous rendrait maître de la croissance industrielle. La croissance s'arrêterait si les femmes et les autres minorités éloignées du pouvoir exigeaient un travail également créatif pour chacun, au lieu de réclamer l'égalité des droits sur le Méga-outillage ...»
Le sociologue envisage donc « le passage à une société diversifiant les modes de production ». Une lacune du texte est de ne pas préciser si diversifier les modes de production signifie que l'on doit conserver une forme de salariat ? Je n'ai pas connaissance de texte de l'auteur sur le salariat, mais il serait étrange qu'il ne le condamne pas dans la mesure où il y a une évidente atteinte à l'autonomie.
En outre, on peut se demander si l'auteur ne sous-estime pas le caractère vampirique du capitalisme. Mettant de côté les luttes féministes, on prendra l'exemple récent de la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes, un territoire qui s'est construit autour d'une agriculture biologique, hors de la logique marchande. Cette zone n'était en aucun cas une menace, ni pour les entreprises, ni pour la République, ni pour « l’État de droit » comme on a bien voulu le faire croire. Il est alors révélateur du totalitarisme de la société marchande, qui ne peux tolérer une telle zone affranchie de sa logique, et se sent dans l'obligation d'envoyer une armada de 4 à 5000 gendarmes, véhicules blindés et hélicoptères à l'appui, pour ravager une zone protégée avec des gaz lacrymogènes et des grenades désencerclantes qui mutilent les zadistes. Dès lors, la coexistence pacifique des modes de production semble quelque peu compromise.
Plus loin, Ivan Illich reconnaît d'ailleurs que le mode de production capitaliste est lui aussi devenu un monopole radical. Celui-ci établit incontestablement sa domination sur les autres modes de production (artisanal, domestique) 9.
La recherche radicale
L'auteur de La Convivialité appelle à une défense contre le monopole radical.
Cette défense devra s'appuyer sur ce qu'Ivan Illich appelle la recherche radicale. Celle-ci s'attache à rendre sensible la relation entre l'homme et l'outil, à la rendre transparente et à établir des critères qui permettront de signaler lorsqu'un outil atteint un seuil de nocivité.
La vitesse du vélo par exemple, est l'un de ces critères sur lequel devrait prendre appui une société conviviale selon le sociologue autrichien. Le vélo est en effet un outil convivial. Il n'est certes pas aisé de s'en fabriquer un, mais pour l'entretien il n'est pas nécessaire de dépendre d'une flopée de spécialistes comme pour la voiture (garagiste, pompiste, contrôle...) ; chacun devrait pouvoir changer une chambre à air. Illich estime par conséquent qu'au-delà de cette vitesse, le transport devient nocif.
La recherche radicale permettra de cibler des outils qui respecteront les équilibres naturels.
Comment lutter contre le monopole radical ?
Selon l'auteur c'est principalement le droit qui devra limiter la production en deçà de seuils tolérables, afin de rendre à nouveau possible l'autonomie de l'individu.
Mais cette révolution conviviale aura nécessairement nombre d'obstacles à franchir.
Ivan Illich constate effectivement que le droit est dégradé par la logique productiviste. Il n'est pas dupe en ce qui concerne les mentalités propres à ceux chargés d'édifier la loi : « leur vision du possible et du faisable reste conforme à l'endoctrinement industriel. Ce serait folie d'espérer que les cadres d'une société productiviste se transforme en vestale de la société conviviale .»
Conscient que l'universalité du droit est en permanence dévoyée par des intérêts particuliers, il soutient, dans un passage qui peine cependant à convaincre, que « l'usage abusif de l'outil juridique ne corrompt pas sa nature propre ». C'est faire l'impasse sur la controverse Hegel/Marx où ce dernier tentait de montrer que l'on ne pouvait pas étudier le droit sans en référer au contexte historique dans lequel il évolue. Le Droit n'est jamais une abstraction purement rationnelle, il n'a pas de « nature propre », il est le fruit de luttes au sein de la société, et le plus souvent, comme le reconnaît Illich, il est l'expression des intérêts de la classe dominante.
Le philosophe autrichien insiste cependant : « mais cette unanimité confondante [le soutien des juristes en faveur de la croissance] n'infirme en rien ma thèse. Une révolution qui néglige d'utiliser les procédures juridiques et politiques se condamne à l'échec. »
On a dans le texte d'Ivan Illich un exemple historique :
« le Droit a déjà servi à délier des lois l'idéologie. le Droit, qui a déjà défendu le corps social contre les prétentions exagérées des clercs, peut le faire maintenant contre celles des éducateurs. Il n'y a pas loin de l'obligation d'aller à l'école, ou ailleurs, à celles d'aller à l'église. Un jour, le Droit pourra réaliser la séparation de l'éducation et de la politique, en principe constitutif de la société. » Une chose qui interpelle, mais que ne semble pas avoir relevé l'auteur, est que cette séparation État/religion (loi de séparation de 1905) coïncide étrangement avec le moment où l'éducation prend de l'ascendant, à tel point qu'on peut penser avoir à faire à la naissance d'un nouveau monopole radical. Or, en restant dans le cadre du raisonnement illichien, s'il s'avère que cette séparation n'est que le passage d'un monopole radical à un autre, cela jette quelques doutes sur l'efficacité du droit en terme de destruction de monopole radical, à savoir celui-de l’Éducation.
Ivan Illich rejette de toute façon l'Éducation nationale comme pont d'accès à la révolution conviviale. En effet, « il est impossible d'éduquer les gens à la pauvreté volontaire [...] il est impossible d'enseigner la renonciation joyeuse et équilibrée dans un monde totalement structuré en vue de produire toujours plus… »
Il n'y a rien non plus à attendre des partis politiques : tous sont convaincus que le bonheur passe par plus d'augmentation du PNB.
Il faudra un groupe10 sachant raison garder qui puisse faire une proposition raisonnable de décroissance et de convivialité. Ce groupe n'est pas un parti qui prendrait le pouvoir au moment de la crise. Il n'est pas non plus un groupe qui aurait pour seul principe la décroissance car on resterait dans le cadre industriel et cela ne pourrait que nuire à la créativité conviviale.
Ce groupe n'aura un véritable rôle révolutionnaire que lors d'une crise totale.
Cette crise totale, qu'Illich annonçait pour un avenir proche, n'est pourtant pas survenue : « en un temps très court, la population perdra la confiance non seulement dans les institutions dominantes, mais aussi dans les gestionnaires de la crise. »
« il n'est guère besoin d'avoir du génie pour prévoir que ce sera la première crise mondiale mettant en question et le système industriel en lui-même et non plus localisée au sein de ce système. »
50 ans après, nous n'y sommes toujours pas. Si la crise actuelle des gilets jaunes soulève bien le problème de la légitimité des institutions dominantes, nous sommes loin d'avoir à faire à une contestation de la société industrielle.
Conclusion
Il est difficile de se prononcer sur cet ouvrage tant le propos est radical mais non exempt d'une certaine forme de naïveté.
En 1973, l'auteur estimait que deux tiers de l'humanité vivaient en dehors de la société industrielle. On peut se demander aujourd'hui où en est cette portion sauvegardée. 5 % ? 1 % ? Force est de constater que, 50 ans après, la lutte idéologique qu'entendaient mener les convivialistes11 n'a pas abouti.
Il y a aussi un risque à envisager : qu'en est-il de la réception de ce discours critiquant le poids des institutions publiques (Education, Santé, etc.) dans un cadre ultra-libéral de désengagement massif de l’État ?
Lorsque Majid Rahnema explique que la pauvreté ne peut être combattue avec des aides sociales, que les pauvres doivent s'organiser eux-mêmes, n'est-ce pas faciliter le travail d'Emmanuel Macron qui, en juin 2018 pérorait sur le pognon de dingue qu'on gaspillerait dans les aides sociales ? Ne donne-t-on pas l'impression que nous disons aux pauvres « débrouillez-vous vous-mêmes » ?
Lorsqu'Ivan Illich déclare que développer les services publics c'est renforcer leur domination, ne donne-t-il pas un blanc-seing au gouvernement Macron pour les détruire ?
Ce ne sont évidemment pas là les propos ni du philosophe iranien, ni du sociologue autrichien. Mais la prudence s'impose. Si Macron et ses semblables s'appuyaient sur ces propos, il s'agirait évidemment d'une trahison de leur pensée, un peu comme lorsque Schiapa se permet de parler d'« émancipation des travailleurs » alors qu'il ne s'agit jamais pour son gouvernement que de les contraindre un peu plus à se soumettre au salariat à n'importe quel prix.
Pourtant, ce court texte d'Ivan Illich a un vrai mérite, celui de remettre en cause des valeurs qui peuvent nous sembler fermement établies, comme la défense des services publics par exemple. Sa philosophie porte une idée profonde de l'autonomie citoyenne qui renverse nos idées reçues. La convivialité invite à la réflexion.
Le philosophe met en cause, non les seuls dirigeants des grandes firmes capitalistes (production de biens), mais également les experts (productions de services), que l'on pourrait aussi appeler les décideurs (politiques, administratifs, bureaucrates, etc.). Il dévoile l'existence d'un lien entre le développement de la société industrielle et la perte de liberté, d'autonomie, de créativité d'une part de plus en plus grande de l'humanité.
Il pointe un réel problème : toute institution qui se développe, finit par poser plus de problèmes qu'elle n'en résout. Résultat, tout ce qui doit nous libérer, à la fin nous asservit.
Il est intéressant de voir qu'un militant de la gauche communiste hollandaise, Anton Pannekoek (lien externe), disait à peu près la même chose de l'institution syndicale. Il remarquait que l'on pouvait dire à propos des syndicats la même chose que ce Marx disait de l'Etat. Issu de la société civile, L'Etat, par le développement pléthorique de sa bureaucratie, de ses légats, se hisse au-dessus d'elle, et on peut alors dire de ses membres que « de serviteurs de la collectivité, ils deviennent ses maîtres ».
Dès la fin du XIXème siècle, les syndicats deviennent des associations géantes qui montrent la même tendance de développement qu'en d'autres temps, l'appareil d'Etat bourgeois lui-même. Passé un certain stade de développement, la structure du syndicat rend impossible tout contrôle de la base. « Les ouvriers ne sont pas souverains dans leur association, mais elle les domine comme une force extérieure contre laquelle ils peuvent se révolter, bien que cette force soit cependant sortie d'eux-mêmes ». Il arrive effectivement que des militants fassent grève contre la volonté des chefs ou les résolutions de l'association elle-même. « Que cela puisse arriver comme quelque chose de naturel, et être envisagé comme tel, manifeste que l'organisation, loin d'être la collectivité des membres, se présente comme un être qui lui est en quelque sorte étranger ».
Pannekoek en vient à penser, contre Lénine12 qui appelait à l'époque les révolutionnaires européens à investir les syndicats, que ces derniers sont au contraire devenus des structures aliénantes propres à menacer l'autonomie des travailleurs :
« Ce que Marx et Lénine ont fait ressortir à propos de l'Etat : à savoir que son organisation, malgré ce qu'elle contient de démocratie formelle, le rend impropre à servir d'instrument pour la révolution prolétarienne, vaut donc aussi pour les organisations syndicales. Leur puissance contre-révolutionnaire ne peut être ni anéantie, ni atténuée par un changement de personnes, par le remplacement des chefs réactionnaires par des hommes de gauche ou des révolutionnaires. »
Pannekoek et Illich se retrouvent donc pour dire que, passé un certain seuil de développement, les institutions s'émancipent de leurs créateurs, passent aux mains de bureaucrates et se retournent contre leurs initiateurs. Il est alors inutile de vouloir en changer la caste dirigeante. Qu'il s'agisse de la médecine, de l'Education ou des syndicats, seule une inversion de la logique institutionnelle semble représenter une solution au dilemme présent.
Par le biais de Pannekoek, peut-être pourrait-on faire dialoguer Ivan Illich et le vieux Karl Marx ? Les deux semblent se rejoindre sur l'idée que les grandes institutions ne sauraient répondre aux besoins d'autonomie des citoyens. Bien que le père du communisme ait eu, en son temps, des accents productivistes, il faut admettre que si le contenu essentiel notre réflexion consiste en ce que les masses prennent elles-mêmes en main la direction de leurs propres affaires, cela ne pourra passer que par une décroissance, un retour à des modes d'organisation plus simples, plus directs, un retour aux stades inférieur de développement. C'est sans doute cela la révolution conviviale, une révolution dans le sens de retour sur soi-même.
1Ce thème fera l'objet d'un essai ultérieur : Némesis médicale (1975)
2Questions : est-ce que c'est toujours le cas ? Est-ce que développer une science revient toujours à aller contre la nature ? Ou bien est-ce dû au contexte particulier, historique, d'une société capitaliste ? Autre question : Si le deuxième seuil est à ne pas franchir, est-ce aussi le cas pour le premier ?
3Cf. Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, 2003
4A noter toutefois qu'à plusieurs reprises Illich semble faire exception pour la Chine de Mao dont le projet politique relèverait d'une forme de convivialité. Est-ce dû à l'effet de mode du maoïsme dans les années 70 ?
5En ce sens on peut dire avec Ivan Illich que le salariat n'est en rien libre. Il est contraint. Plus précisément, c'est l'absolutisme de la caste des experts dans tous les domaines de la vie qui produit les raretés et enchaîne le citoyen au salariat.
6On aborde ici, sans que l'auteur les nomme ainsi, les problèmes liés à la division du travail et à la spécialisation.
7Point de vue qui rejoint encore une fois celui de Majid Rahnema et celui de Viviane Forrester sur les chômeurs empêchés de se rendre utiles pour la société.
8dépendre de l'autre... On comprend ici que l'autonomie n'est pas nécessairement individuelle. L'individu n'est pas à même d'assurer sa survie seule. Rien à voir avec un appel au retour à l'état sauvage version Hobbes ! Il faut comprendre que l'autonomie de l'individu passe aussi par l'apprentissage de la coopération.
9Je ne sais pas si c'est là l'hypothèse d'Illich, mais s'il s'agit de ramener le mode de production capitaliste en deça d'un certain seuil, on risque de se heurter à la nature même du capitalisme qui est de croître indéfiniment.
10Cette position n'est pas exempte du risque de se réfugier dans un élitisme, que les propos même d'Illich pourraient suggérer : « pour entamer la lutte contre les préjugés régnants, pour conduire à l'inversion, certains de ceux qui appartiennent aux grandes professions peuvent jouer le rôle d'éclaireurs. » « le surgissement d'une multiplicité de nouvelles élites qui fournissent une grille interprétative afin de reformuler les valeurs et évaluer les intérêts. » ou encore « une majorité d'hommes de jugement ». Or, l'élitisme entre clairement en contradiction avec l'idée d'autonomie.
11Certains intellectuels (Alain Caillé, Serge Latouche, etc.) se proclament aujourd’hui encore convivialiste. A la lecture du Manifeste Convivialiste, il faut croire qu'il ne reste pas grand chose des idées d'Ivan Illich.
12Cf. Lénine, La Maladie infantile du communisme, 1920
